Un joli texte de Michel Lemoine qui nous fait (re)découvrir la bourdaine:

Je suis discrète, humble ; peut-être que mon nom vous dit au mieux quelque chose, mais d’imprécis toutefois car peu d’entre nous me connaissent. Lors d’une promenade, vous me côtoyez parfois, sans m’identifier, sans chercher à m’identifier même ; d’ailleurs les lieux que j’habite sont jugés de peu d’intérêt pour les ignorants. Je « navigue » entre landes humides voire tourbeuses et landes un peu sèches et plus encore sur une alternance très humide, très sec : je peux en marge y côtoyer le bouleau, le saule, l’aulne qui peuvent s’avérer être des concurrents. La strate basse qui étouffe mes semis est représentée par la molinie (guinche) le plus souvent accompagnée de bruyères, de fougère aigle.

C’est là qu’on venait, au siècle dernier, s’approvisionner en litière pour les bêtes de la ferme : on me coupait avec une faux courte et robuste. Je repoussais obstinément. Dans la flore herbacée autour de moi on pouvait faire des découvertes intéressantes, de même pour la faune : papillons, lézards vivipares et un compagnon ailé lui aussi très, très discret, le jour seulement car nuitamment il se manifeste par un « ronflement » sonore qui amène plus d’un humain peu habitué de ces lieux en ces heures à se poser quelques questions qui restent parfois, même souvent sans réponse. Ce mystérieux volatile est l’engoulevent.

Mes rejets étaient recherchés par des Romanichels pour la vannerie, ils venaient me récolter le plus souvent sans en référer au propriétaire. Vous remarquerez en passant que je ne m’appartiens pas mais que j’appartiens …… humiliant ? Tout le monde y trouvait son compte : le paysan voyait sa litière « débarrassée » de tiges rigides peu putrescibles et indésirables. Le Romanichel y trouvait de quoi confectionner paniers et corbeilles. Il y a encore cinq ans, des « indigènes » étaient tout étonnés de voir, sorti de nulle part, un petit groupe de gens du voyage portant chacun un modeste et insolite fagot. Peu parmi les spectateurs savaient de quoi se composait l’insolite, comme peu de gens du voyage connaissent encore les lieux de récolte ancestraux. Le pire est que beaucoup d’entre eux aient aussi perdu l’art de la vannerie même avec l’osier qui lui est plus souple dans son usage, plus accommodant avec les sols dans leur diversité, il se laisse cultiver ce qui le rend facilement accessible.

Je ne cherche pas à rivaliser avec le chêne pas plus qu’à me comparer à lui. A part, indirectement, Monsieur de la Fontaine, j’ai une certaine façon toute la littérature contre moi : on glorifie abondamment le roi chêne, on n’en finit pas de l’encenser et je ne suis jamais mentionnée ou si peu.

Je suis peu longiligne (durée de vie), ma hauteur est faible, mon diamètre également (environ 5 m, environ 20 cm). Je lance mes bras fragiles vers le ciel, mais celui-ci semble insensible à mon sort surtout et peut-être plus encore en cette période ultra libérale où l’on apprend à mépriser les faibles et ceci sans le moindre remord. Je suis, même en bourrage, une composante rare de la haie et le gestionnaire des landes où je vis se désole de me voir le plus souvent, car je suis un marqueur d’infertilité des sols. Disons pour ne pas être désobligeant que je vis sur des sols difficiles : alors que fait-on ?

Grâce le plus souvent au miracle des subventions on laboure après un éventuel dessouchage, on draine, on plante des Pins bien sagement alignés comme pour une cérémonie officielle. En l’occurrence celle-ci sera funèbre car elle célébrera ma mort et avec elle une partie de la flore et de la faune qui m’accompagnent.

Les sols qui m’accueillent, par leur « ingratitude » me protègent en éloignant ou retardant l’implantation des grands ligneux (chênes, hêtres…) trop exigeants. Peut-on mieux faire avec de telles subventions ? oui, sans doute : au lieu d’avoir accès à des subventions pour faire, ne pourrait-on pas accès  à des subventions pour ne pas faire ? Cela éviterait de détruire des zones sensibles où la seule valeur qui soit sont faune et flore rares et non miser sur une hypothétique récolte de bois dans plusieurs décennies.

Les incendies sont plus probables sur de tels sols (voir le suivi des boisements et reboisements sur ces sols en forêt comme entre autre en forêt domaniale de Rennes). La croissance y est plus limitée, l’entretien coûteux.

Le Chevreuil qui visiblement divague avec une marche hésitante en ce printemps ; c’est encore moi, il n’a pas été victime d’un braconnier comme vous auriez pu spontanément le penser. Il a été victime de sa gourmandise, il a mâchouillé non du cannabis mais mes baies que de rouge virent au noir à maturité et a, avec elles, absorbé l’alcaloïde à effets psychotropes dont elles sont imprégnées. Cela lui passera sans dommage. Profitez-en pour l’observer de plus près mais prudence quand même, ce n’est pas une peluche. Encore une petite confidence, je suis laxative, tinctoriale, froissée, j’ai une odeur forte.

En marquetterie, on se disputerait pour s’approprier mon bois tant ses couleurs sont belles, mais, car il y a un mais restrictif : il manque de fermeté contrairement par exemple à celui de l’alisier torminal. Mon rose-orangé sans égal est irrésistible, il amène des marquettistes à prendre le risque de m’utiliser, mais attention, je suis facilement rayable.

J’offre généreusement mon feuillage aux chenilles de quatre variétés de papillons diurnes, à part le citron, les autres sont de petite taille et discrets, ce qui n’entame pas leur beauté. Restons encore et toujours dans le discret avec mes petites fleurs à mi-chemin entre le vert et le blanc que les abeilles butinent avec avidité pendant plusieurs mois grâce à une floraison très étalée pour obtenir un mien aussi apprécié que rare proche d’un pH neutre ce qui est une exception, même l’exception (les autres étant acides ).

Avant l’avènement du règne mécanique existait le mineur de souches artisanal. Après un coup de tarière manuel, il fallait introduire une mèche en hameçon dans le trou pratiqué puis verser la poudre, la recouvrir d’un papier journal, tasser mais toutefois avec prudence pour ne pas « anticiper », recouvrir le tout de terre et ensuite briquet ou allumettes : enflammer la mèche qui crachait quelques étincelles pendant que l’officiant courait se cacher derrière un obstacle jugé fiable où il rejoignait parfois son fils (ou sa fille) qui avait arraché la permission de l’accompagner dans cette petite guerre où le spectacle devait n’être que sonore, et ce moyennant maintes promesses de prudence. La casquette du Père dépassait largement la protection. Jusqu’au niveau des yeux et que croyez-vous que fit le fils (ou la fille) ? lui (ou elle) aussi trichait discrètement pour ajouter au sonore, le visuel.

En hiver, l’engoulevent est parti sous des cieux plus cléments, mais il sera au rendez-vous au printemps prochain pour nicher tout en animant assidûment les landes en nocturne avec le concours épisodique d’une hulotte sur place ou à distance.

Ouvrez- l’œil, soyez curieux, rendez visite aussi au placard à balais : j’y suis et bien d’autres surprises vous y attendent sans doute.

La Bourdaine

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